Isabelle PEGOIX

 

ANDANTE

« On pourrait parler de deux coupes dans la substance du monde : coupe longitudinale de la peinture , coupe transversale de certains graphismes. La coupe longitudinale paraît être celle de la représentation , d’une certaine manière elle renferme les choses ; et la coupe transversale est symbolique elle renferme les signes. » Walter Benjamin

 

" Les objets qui m’entourent ne me disent plus rien. Les tubes de peinture se vident dans une tentative de faire de la peinture : faire de la peinture, comment la penser, en quoi cela consiste au juste, quel sujet peindre ? Un jour, alors que je manque de peinture, je presse le tube, il n’en sort plus rien. Je saisi un cutter, « décapite » le tube et l’incise sur toute sa longueur comme un boeuf ! Je prélève ce qu’il contient encore avec un pinceau comme un dé-peinds de la surface interne du tube, puis je l’abandonne sur la table. Sans cette disposition particulière il irait droit à la poubelle mais ouvert le tube m’apparait comme une petite surface familière recouverte de peinture : elle est là ma petite peinture . Saisissant un marteau je l’aplatis définitivement.
Contrairement au crayon divisant la surface de la feuille, le cutter coupe l’objet qui s’ouvre pour devenir surface : deux dimensions se substituent à la tri-dimentionnalité d’une façon irréversible. Tous les tubes y passent. À chaque aplatissement le reliquat de peinture fraîche est imprimé sur une feuille de papier ; puis j’étale toutes ces plaques de couleur pour les faire sécher ainsi que les empreintes. Je récupère des boites de conserve où les plaques prennent place dans une sorte de nuancier-fichier. Comme dans une dissection, l’objet s’ouvre sur ce qu’il contient, montrant ses entrailles mais les plaques peuvent être manipulées de telle sorte qu’elles se montrent comme avers et revers. Quelques mois s’écoulent, glanant des tubes vises ici et là, un travail d’accumulation vraiment très long. Je veux en avoir beaucoup. Je commence à prendre des photos comme pour fixer les idées qui arrivent. Les plaques individuellement, toutes les plaques d’un même genre de couleur étalées les unes à côté des autres, dans les boites, en tas, l’objectif placé sur le côté, le plus près possible, puis lors d’une autre séance, avec une intention plus précise, je cadre les plaques de façon à ce qu’elles occupent tout le champ. Les positions de l’objectif sont autant de coupes pratiquées dans la peinture pour la voir de si près que je peux la toucher des yeux. Les différentes mises en scène des plaques sont autant d’objets-peinture que les photos enregistrent et où une fois développées d’autres informations m’apparaissent en retour : le reflet sur la paroi des boites, des parties floues, d’autres nettes, des strates, des perspectives. Je continue dans cette voie, en repartant du sujet-tube: avant de l’éventrer, je le dessine avec un crayon très pointu : dessin du tube tellement écrasé qu’il a été déformé pour être vidé de sa substance: série de dessins de tubes hors-séries, nouvel objet pour vanités. Cette humeur colorée et mouvante en séchant se solidifie, se fige, se stratifie. Les plaques sont utilisées pour créer des dessins au crayon à papier ou à l’encre où elle sont vues empilées les unes sur les autres, de face ou sur la tranche. Elles servent aussi de point de départ à des pastels qui sont gravés de façon à faire apparaître les traces de pinceau laissées sur les plaques. Dans les dépliants où j’ai joué avec la technique des trois crayons le même principe est utilisé mais l’objet nous conduits vers la disparition progressive des traits de crayon. "
Isabelle PEGOIX

 

 

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